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Actu. Bertrand Piccard, en quête de 1.000 solutions pour changer le monde

4 JUIN 2018 | Catégorie ?

Bertrand Piccard, en quête de 1.000 solutions pour changer le monde

SOURCE LA TRIBUNE

Par Propos recueillis par Dominique Pialot  | 

L'explorateur et « savanturier » Bertrand Piccard compte présenter 1 000 solutions rentables aux décideurs du monde entier afin de les encourager à adopter des politiques énergétiques et environnementales ambitieuses. Pour La Tribune, qui présentera chaque semaine l'une des idées labellisées par la Fondation Solar Impulse, il revient sur cette initiative.

LA TRIBUNE - D'où vous est venue cette idée de rassembler 1.000 solutions pour lutter contre le changement climatique ?

BERTRAND PICCARD - Pas seulement contre le changement climatique, mais pour l'environnement en général. L'ensemble de mon action repose sur plusieurs constats. On parle beaucoup de changement climatique, mais cela demeure peu concret pour le grand public. La multiplicité des problèmes évoqués déprime la population et crée un sentiment d'impuissance. De plus, on aborde toujours le sujet sous l'angle du coût à payer. À l'inverse, je veux davantage axer mon discours et mon action sur les solutions rentables.

Actuellement, 6,1 millions de personnes meurent chaque année à cause de la pollution de l'air, sans parler de ceux qui, sans en mourir, souffrent de troubles respiratoires chroniques. C'est une situation très concrète. Or des solutions existent partout, dans les startups, les laboratoires de recherche, les grandes entreprises... mais elles ne sont pas connues du marché, donc pas utilisées.

Quel est concrètement votre objectif ?

Mon objectif, c'est de fédérer les entreprises qui proposent des solutions, à condition que ces dernières soient rentables. Lorsque vous parlez d'écologie avec les chefs d'État, ils vous répondent immédiatement que « cela coûte trop cher ». Je veux leur prouver qu'ils ont tort.

Il faut donc leur démontrer qu'il existe des solutions capables de générer des profits, des emplois, de la croissance... Pas en consommant plus, mais en consommant et en produisant mieux, grâce à des solutions efficientes et propres capables de remplacer celles d'hier, moins efficaces et surtout très polluantes. Quand je suis allé présenter ma démarche à des parlementaires suisses, ils m'ont répondu : « Nous avions peur que vous veniez nous parler de protection de l'environnement. » Tous ces produits, systèmes et technologies qui existent mais qui ne sont pas assez utilisées, je veux les rassembler dans un portfolio de 1 000 solutions, que j'apporterai aux décideurs politiques et industriels lors d'un troisième tour du monde, qui devrait s'étaler sur toute l'année 2019.

En quoi seriez-vous plus efficace que ne le serait une grande entreprise pour faire connaître ses propres solutions ?

Parce que nous ne représentons aucun intérêt commercial, ne sommes attachés à aucun lobby et que notre but n'est pas de promouvoir des entreprises mais des solutions. De plus, nous bénéficions d'un accès privilégié à de nombreux décideurs, aussi bien au sein des gouvernements que de grandes institutions comme la Commission européenne ou les Nations unies, avec lesquelles nous collaborons.

Comment sélectionnez-vous ces solutions ? D'où proviennent-elles et combien en avez-vous déjà identifiées ?

Nous disposons de plusieurs moyens pour les repérer. Certaines nous sont proposées par des entreprises qui nous connaissent, d'autres sont issues de rencontres sur des forums de l'innovation et de l'environnement, d'autres encore nous sont fournies par des investisseurs ou des partenaires comme Engie, BNP Paribas, Soprema ou Air Liquide pour citer les entreprises françaises. Celles-ci ont déjà des solutions en interne, qu'elles peuvent évidemment nous soumettre. Mais elles peuvent aussi être intéressées par investir dans d'autres solutions identifiées par la Fondation Solar Impulse. Notre objectif commun, c'est que ces solutions deviennent mainstream aussi bien dans l'industrie, les médias ou le monde politique.

Aujourd'hui, 35 personnes travaillent sur ce projet au sein de la Fondation, crédibilisées par un groupe d'une centaine d'experts indépendants mis à disposition par nos partenaires et de grandes institutions internationales.

Nous recevons des propositions en provenance de pays émergents, tels que l'Inde ou l'Amérique latine, mais également des Émirats arabes ou encore de Chine. Elles peuvent s'appliquer dans tous les pays et sur tous les continents. En Afrique, par exemple, elles peuvent créer de la richesse sociale et soutenir le développement local. En favorisant une utilisation efficiente des ressources, elles contribuent à éviter des guerres pour l'accès à ces ressources.

Quels sont vos critères de sélection ?

Les solutions retenues doivent répondre à la fois à des critères de faisabilité technologique, de rentabilité et d'impact positif pour la planète et la population.

Aujourd'hui, nous avons plus de 700 entreprises dans le pipeline, qui se sont inscrites comme membres de l'Alliance mondiale que nous avons créée, qui ont soumis leurs solutions sur la plateforme. Toutes proposent des produits, processus ou technologies répondant aux enjeux liés aux objectifs de développement durable (ODD) qui concernent l'eau, l'énergie, les villes, l'industrie ou l'agriculture. Nous faisons une présélection parmi ces solutions qui doivent déjà être au minimum au stade du prototype et se préparent à être commercialisées, puis chaque dossier est passé en revue par nos équipes pour leur donner l'opportunité d'améliorer ou de compléter les informations présentées. Le dossier revu est ensuite examiné par deux experts indépendants qui attribuent une note et un commentaire à chacun des trois critères. Le comité de sélection de l'Alliance statue finalement sur la labellisation ou non de la solution en fonction des notes et des commentaires attribués. En cas de refus de la solution, elle pourra se représenter ultérieurement en déposant à nouveau son dossier.

Évidemment, les solutions qui seront labellisées bénéficieront d'une force de frappe importante en termes de communication. Mais cela ne signifie pas que les autres sont mauvaises. Elles ne sont simplement peut-être pas encore matures ou suffisamment rentables aujourd'hui.

Parmi les solutions les plus étonnantes que nous avons récemment labellisées, je peux citer celle de Meva Energy qui utilise des déchets organiques solides pour la fabrication de gaz dans l'industrie, ou encore Antismog, un boîtier contenant un liquide hydrolysé à partir duquel le moteur de la voiture produit de l'hydrogène qui est ensuite réinjecté dans le moteur. Cette technologie permet de diminuer de 80 % les particules fines et de 20 % la consommation d'essence. Pour un taxi, elle peut être amortie en six mois.

Quelle est la rentabilité minimale que vous exigez des solutions retenues ?

C'est la première fois que la rentabilité de solutions environnementales sera labellisée. Toutes celles que nous sélectionnons doivent pouvoir être amorties grâce aux économies générées dans un délai compatible avec les standards de l'industrie concernée. Jusqu'à présent, beaucoup de solutions nécessitaient des subventions, nous voulons inverser la norme.

Parfois, les solutions choisies sont rentables dans le contexte existant, mais d'autres fois elles se heurtent à une réglementation défavorable. C'est là que nous intervenons auprès des gouvernements.

On observe des choses aberrantes. Ainsi, Covestro (un chimiste partenaire de la Fondation, issu d'une scission de l'allemand Bayer) a mis au point un procédé permettant de réduire de 30 % la consommation d'énergie pour fabriquer du chlore, qui est l'une des substances fabriquées en plus grande quantité dans le monde. Personne en Europe ne s'est intéressé à leur solution, alors que la Chine s'est donnée trois ans pour la généraliser sur son territoire. Cela montre bien à quel point tout dépend de la réglementation, qui reste encore trop souvent archaïque.

Vous qui avez des contacts avec le gouvernement français, pensez-vous la France capable d'amorcer sa sortie du nucléaire et d'opérer une véritable transition énergétique ?

Oui, absolument. Nous avons d'excellentes relations avec les autorités françaises, et nous avons noué des collaborations en particulier avec l'Ademe, la Ville de Paris, ou encore la Région Occitanie, et je vois leur ambition en matière de transition énergétique. Je suis également en contact régulier avec Emmanuel Macron et Nicolas Hulot. La France est devenue un leader dans le domaine.

Quant au nucléaire, il faut sortir du débat passionnel et s'intéresser à la réalité des coûts. Aujourd'hui, dans le sud de la France, le solaire revient quatre fois moins cher que le nucléaire. L'éolien également dans les zones adéquates. Il faut que cela se sache. Il n'y a pas de secteur à abattre, ce qu'il faut, c'est encourager tout le monde dans la diversification.

Quel est le principal obstacle que vous rencontrez dans votre démarche ?

L'inertie. Elle existe partout. Les grandes entreprises sont prisonnières de leurs habitudes, les petites manquent d'expérience sur le plan de la communication et du commercial. La plupart ont des solutions géniales, mais n'arrivent pas à les mettre suffisamment en valeur. Il faut parfois leur expliquer même la façon de se présenter ! Et c'est la même chose au niveau politique.

Ce que vous décrivez correspond aux principes prônés en France aussi bien par le Grenelle de l'environnement ou la loi pour la transition énergétique et la croissance verte, à des projets tels que le Green New Deal d'Obama en 2008. Tous ont voulu démontrer le potentiel de création d'emplois et de richesse de ces solutions bas carbone. Comment espérez-vous être plus efficace ?

En donnant 1.000 exemples très concrets. C'est parlant. C'est plus impactant que de se contenter de dire que « les énergies renouvelables créent de l'emploi ». Nous menons une action qui fédère l'ensemble des secteurs d'activité. En outre, on observe aujourd'hui une créativité folle autour de ces sujets et il y a beaucoup d'attente des décideurs pour avoir des solutions pratiques. Je suis allé en parler au sommet sur le climat de Vienne, le 15 mai, et serai au Global Climate Action Summit à San Francisco, en septembre, puis aux Nations unies, à New York.

Ne craignez-vous pas l'opposition de certains lobbies face à de nouvelles solutions qui pourraient menacer leur modèle ?

Aujourd'hui, les vieux lobbies sont en perte de vitesse. Ils sont remplacés par de nouvelles tendances, soutenues par de nouveaux investissements. Nous souhaitons inciter les entreprises anciennes à se diversifier et aider le monde politique à atteindre les objectifs qu'il se fixe.

Les choses changent très rapidement. Regardez le marché de la voiture électrique. Désormais, ce type de véhicule n'est plus réservé à une riche clientèle capable de s'offrir une Tesla. On trouve des modèles comme la Hyundai Ioniq au même prix que des véhicules à motorisation thermique. Une entreprise comme Engie entre dans une logique industrielle totalement nouvelle. BNP Paribas a cessé de financer l'industrie du charbon... C'est ce mouvement que je veux aider à accélérer, non pas en luttant contre l'économie, mais, au contraire, en employant le langage industriel, financier et économique que parlent les dirigeants. Aujourd'hui, on pousse l'innovation par des bourses, des subventions, via des startups, des incubateurs, etc. Je veux montrer qu'on doit aussi la stimuler à travers une exigence législative. C'est tout le but de notre démarche. Mon objectif n'est pas de me battre contre ce qui existe déjà, mais de soutenir ce qui va permettre de faire changer les choses plus rapidement.

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